Le Bon, la Brute et le Truand ( 1 ère Partie )

 

                   Le Bon, la Brute et le Truand

Le Bon, la Brute et le Truand (Il buono, il brutto, il cattivo) est un western réalisé par Sergio Leone en 1966
2h35

 

Pour compléter la Trilogie du dollar et pour éliminer une fois de plus le risque de se répéter, Sergio Leone augmente de deux à trois le nombre de protagonistes. Tout comme Clint Eastwood partageait la vedette avec Lee Van Cleef dans le deuxième film (Et pour quelques dollars de plus), ceux-ci partagent l'écran avec Eli Wallach dans ce troisième film.

Autre nouveauté, l'irruption de l'Histoire dans le scénario, avec la guerre de Sécession américaine. Particularité encore plus unique : le positionnement chronologique du film à l'intérieur de la trilogie. L'auteur semble vouloir suggérer un retour cyclique sans fin : alors que dans les deux premiers films, la guerre semble déjà terminée, ici elle fait toujours rage. Plutôt qu'une conclusion, donc, ce troisième film relaterait des faits qui se sont produits plusieurs années auparavant. À l'appui de cette hypothèse, le personnage de Clint Eastwood (la constante qui lie les trois films) ne se présente pas dans sa tenue habituelle. Au lieu d'un poncho, il porte un long manteau. C'est au cours de ce film qu'il trouve son fameux poncho et l'endosse, retrouvant enfin l'apparence extérieure du personnage des deux premiers films. D'autres éléments semblent toutefois contredire l'hypothèse qu'il s'agit du même homme. Il est donc possible que cette histoire soit indépendante des deux autres, tout en étant liée à celles-ci par son traitement, sa mise en scène et ses interprètes, plutôt que par la continuité du scénario ou l'identité des personnages.

 

 

Le Bon, la Brute et le Truand

Titre original   (it) Il buono, il brutto, il cattivo
(en) The Good, the Bad and the Ugly
Réalisation

  Sergio Leone

   
Acteurs principaux Clint Eastwood
Lee Van Cleef
Eli Wallach
Scénario

  Luciano Vincenzoni,Sergio Leone
Agenore Incrocci,Furio Scarpelli

 Musique Ennio Morricone

 

Costumes Antonelli
Photographie Tonino Delli Colli
Montage Eugenio Alabiso
Nino Baragli
Production Produzioni Europee Associati
Pays d’origine Italie/Espagne
Format Couleurs - 1:2,35 - Mono - 35mm
Durée 161 minutes
171 minutes (version doublée française)

 

 

 

 

      Le Bon        La Brute      Le Truand

 

Synopsis

Le film raconte l'histoire de trois as de la gâchette qui durant la guerre de sécession sont à la recherche d'un chargement d'or disparu. Le premier à être présenté est Tuco Benedicto Pacifico Juan Maria Ramirez (le truand, appelé simplement Tuco, interprété par Eli Wallach), un criminel ayant commis de nombreux délits et dont la tête est mise à prix. Tuco est de connivence avec Blondin (le bon, interprété par Clint Eastwood) : Blondin livre Tuco aux autorités, encaisse la prime de l'arrestation, et libère ensuite son complice au moment où celui-ci est pendu. Les deux se partagent ensuite le butin et refont la même opération dans les comtés voisins. Durant ce temps, un troisième personnage nommé Sentenza (la brute, interprété par Lee Van Cleef), un tueur sans pitié, apprend l'existence d'un coffre rempli de pièces d'or confédérées, caché par un soldat nommé Bill Carson. Il commence donc à chercher plus d'information à ce sujet.

Ce qui suit dévoile des moments clés de l’intrigue.

Blondin décide de rompre son partenariat avec Tuco, l'abandonnant dans le désert. Celui-ci réussira cependant à survivre et après une traversée de 70 miles, il arrive, complètement épuisé, dans un petit village. Il décide de se venger. Il retrouve rapidement Blondin et inverse les rôles, contraignant son ex-compagnon à le suivre à pied dans le désert. À un certain point, ils rencontrent une diligence remplie de soldats confédérés, morts ou mourants. Parmi ceux-ci se trouve Bill Carson, l'homme recherché par Sentenza. Carson révèle à Tuco le nom du cimetière où est caché l'or, mais demande de l'eau en échange du nom sur la tombe. Pendant que Tuco va chercher une gourde, Carson meurt, non sans avoir donné le nom de la tombe à Blondin, qui tout à coup devient très important pour Tuco. Celui-ci devra donc le soigner afin de pouvoir connaître le nom en question.

Déguisés en soldats confédérés, Tuco conduit Blondin (presque mort) dans une mission catholique administrée par son frère, un prêtre. Pendant que Blondin se rétablit, les deux frères se disputent et chacun blâme l'autre pour les difficultés de sa propre vie. Après avoir laissé la mission, Tuco et Blondin, toujours déguisés en soldats confédérés, sont capturés par un groupe de soldats de l'Union. Ils se retrouvent dans un camp de prisonniers nordiste.

Pendant ce temps, Sentenza a suivi la trace de Bill Carson jusqu'à ce camp, où il est devenu sergent gardien. Avec l'aide du caporal Wallace, il torture Tuco pour connaître le nom du cimetière. Lorsqu'il apprend que seul Blondin connaît le nom de la tombe, il change de tactique. Il propose une alliance à ce dernier. Accompagnés par 5 autres brigands, ils s'enfuient tous les deux du camp et partent à la recherche de l'or. Pendant ce temps, Tuco est conduit dans un train de prisonniers, escorté par le caporal Wallace. Il réussit à s'enfuir après avoir éliminé le caporal. Dans un village voisin, dévasté par l'artillerie des deux armées, Tuco rencontre un chasseur de primes blessé par lui au début du film et cherchant à se venger. Tuco l'abat. Blondin, qui était dans le même village, entend les coups de feu et reconnaît le son du pistolet de son ami. Il part à sa recherche. L'ayant retrouvé, les deux décident de s'associer à nouveau pour éliminer Sentenza. Ils réussissent à se débarrasser des membres de son gang, mais Sentenza s'échappe.

Tuco et Blondin, lors de leur voyage vers le cimetière, sont les témoins d'une bataille entre les forces confédérées et celles de l'Union, qui se disputent le contrôle d'un pont de grande valeur stratégique. Capturés encore une fois par les forces nordistes, ils offrent de s'enrôler, après avoir parlé au capitaine de la compagnie. Ce dernier, clairement ivre, révèle aux deux son rêve secret : détruire le pont, afin de faire cesser le massacre inutile entre les deux armées. Le meilleur moment serait lors de la brève trêve entre les batailles, lorsque les deux armées s'affairent à récupérer les blessés. Puisque le cimetière est de l'autre côté du pont, les deux décident de le faire exploser, afin de forcer les soldats à se retirer. Pendant qu'ils posent les explosifs, ils décident de se révéler leurs secrets. Tuco donne le nom du cimetière : Sad Hill ; Blondin donne le nom sur la tombe : Arch Stanton.

Après l'explosion du pont, les deux armées se retirent comme prévu et les deux associés arrivent finalement de l'autre côté de la rivière. Pendant que Blondin s'arrête près des ruines d'une église et réconforte un mourant confédéré, Tuco en profite pour galoper jusqu'au cimetière.

Une fois la tombe repérée, il commence à creuser furieusement. Avant d'avoir trouvé quoi que ce soit, il est rejoint par Blondin, armé d'un pistolet, qui lui ordonne de creuser avec une pelle. Sentenza arrive, armé lui aussi, et il ordonne à Blondin d'aider Tuco à creuser. Blondin révèle que l'or n'est pas enterré dans cette tombe, qui ne contient que des ossements.

Blondin inscrit sur une pierre le véritable nom où est enterré l'or. Les trois se font face sur une large place au milieu du cimetière, pour un grand duel à trois. Blondin abat Sentenza alors que Tuco s'aperçoit que son pistolet est vide. Blondin avoue l'avoir déchargé la nuit précédente. Il montre aussi qu'il n'avait rien écrit sur la pierre, puisque la tombe recherchée est celle sans nom, à côté de celle d'Arch Stanton. Tuco est donc contraint de creuser à nouveau, et dès qu'il trouve l'or, Blondin le force à se passer une corde de pendu autour du cou, debout sur le sommet de la croix d'une tombe. Blondin charge la moitié du butin sur son cheval et s'éloigne, pendant que Tuco crie à l'aide. Une fois plus loin, Blondin fait feu sur la corde et libère Tuco, comme au début du film. Blondin s'enfuit avec la moitié de l'or, laissant l'autre moitié à un Tuco fou de rage.

Fin des révélations.

 

Citations

  • "Attache bien la corde à la poutre, il faut qu'elle supporte le poids d'un gros saligaud!" (Tuco à Blondin)
  • "D'où il sort celui-là ? Dès qu'un cocu s'en va, il en arrive un autre" (Tuco)
  • « J'oubliais, il m'a donné 1 000 $, et sais-tu pourquoi ? Pour que je te tue ! Ha Ha... Mais l'ennui c'est que moi, je finis toujours le travail pour lequel on me paie ! » (Sentenza)
  • « Dis donc toi ! Tu sais que tu as la tête de quelqu'un qui vaut 2 000 $ ? » (un bandit à Tuco)
    « Oui, mais toi tu n'as pas la tête de celui qui les encaissera. » (Blondin)
  • « Le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont la corde au cou, et ceux qui la leur coupent. » (Tuco)
  • « Quelle ingratitude quand je pense au nombre de fois où je t'ai sauvé la vie ! » (Blondin)
  • " Je suis à la recherche d'une moitié de cigare, planté dans la bouche d'un grand fils de chienne, un type blond et qui parle peu..." (Tuco)
  • « Le monde se divise en deux catégories : ceux qui passent par la porte, et ceux qui passent par la fenêtre. » (Tuco)
  • « Je vais dormir tranquillement, car je sais maintenant que mon pire ennemi veille sur moi ... » (Blondin)
  • « Dieu n'est pas avec nous et il déteste les corniauds de ton genre ! » (Blondin)
  • « Les gros comme toi ça m'a toujours fait rigoler parce que quand ça dégringole ça fait un de ces boucans ! » (Tuco)
  • « Quand on tire, on raconte pas sa vie ! » (Tuco)
  • « Pose ton pistolet et mets ton pantalon. » (Blondin)
  • Tuco, lisant péniblement : « J'au.. rai.. vo.. tre.. peau... i... i.. »
    Blondin : « "idiots"... Alors, c'est pour toi. »
  • « Le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé, et ceux qui creusent. Toi, tu creuses ! » (Blondin)
  • Tuco : « Tu veux me faire une farce, avoue-le ? »
    Blondin : « Ça c'est pas une farce, c'est une corde. Dépêche-toi de passer ta tête là-dedans, Tuco. »
  • Blondin : « ça tombe bien, 6 c'est le chiffre parfait...»
    Sentenza : « Je croyais que c'était 3 le chiffre parfait.»
    Blondin(désignant son revolver) : « Oui mais moi j'ai 6 coups là dedans.»
  • Tuco : « Hey! Blondin ! Tu veux que je te dise. Tu es le plus grand dégueulasse que .. que la Terre ait jamais porté ! » (La vraie phrase en anglais aurait dû être traduite par : " Hey Blondin! Tu veux que je te dise? T'es qu'un sale fils de p*** ! (MUSIQUE)

 

Production

Après le succès de Pour une poignée de dollars et de Et pour quelques dollars de plus, les dirigeants de United Artists contactèrent le scénariste des deux films Luciano Vincenzoni pour acquérir les droits de ses œuvres précédentes ainsi que de ses prochains westerns. Ni lui, ni le producteur Alberto Grimaldi, ni Sergio Leone n'avaient de projets en tête. En fait, Leone n'avait même pas l'intention de faire un autre western. Cependant, attiré par l'énorme somme d'argent offerte (qui lui permettrait d'être financièrement indépendant pour le reste de sa vie), il accepta la proposition, sans avoir encore trouvé l'idée du prochain film. Heureusement pour lui, Vincenzoni proposa l'idée d'un « film à propos de trois canailles à la recherche de trésors durant la guerre de sécession. »[2] Le studio accepta et un budget de 1 million de dollars US (plus 50 % des revenus de vente de billets à l'extérieur de l'Italie) fut attribué au projet. Finalement, le film coutera 1,3 million, une somme astronomique si on pense aux conditions précaires dans lesquelles Leone a dû travailler seulement deux années plus tôt [1] [2].

Luciano Vincenzoni décrit ainsi la vente du film, et la genèse du scénario :

Décor du film tourné a Alméria
« J'avais téléphoné à Paris au vice-président d'United Artists (mon ami Ilya Lopert) qui venait à Rome avec toute son équipe. Je les invitai au Supercinema. Heureusement, c'était une journée où ils avaient fait sauter la caisse. Il y avait trois milles personnes. Ils virent le film au milieu des rires et des applaudissement. Ils voulurent aller directement au Grand Hotel pour signer le contrat. Il payait comme garantie minimum un montant qui était de trois fois supérieur aux prévisions les plus optimistes du producteur. Comme le font les américains, la première chose qu'ils dirent après avoir signé le contrat fut « Maintenant, évaluons les collatéraux, compensons les profits et les pertes avec le prochain film. Quel est ce prochain film? » Nous n'avions pas de projet. Avec l'accord tacite de Leone et Grimaldi, je commençai à inventer : « Un film à propos de trois canailles qui sont à la poursuite d'un trésor au milieu de la guerre de sécession, un peu dans le style de La grande guerre, que vous avez distribué en Amérique. » Et ils répondent tout de suite : « Nous l'achetons. C'est combien? » sans même une ébauche écrite. Je m'en remis à Leone et lui demandai « Combien? ». Il me répondit « Quoi, combien? ». Je répondis « Le film que je viens de leur vendre. » Honnêtement, c'était un miracle, sans scénario, avec à peine une ébauche d'action. Grimaldi et Leone me demandèrent « Que leur as-tu dit? » J'ai dit « Une histoire sur la guerre de sécession avec trois acteurs. Dites moi le montant. » Grimaldi répondit « Euh, que dirais-tu de 800 000 dollars? » J'ai répondu « Arrondissons à un million. » Je revins vers Lopert et lui dis « Un million de dollars. » Il me répondit « Marché conclu » [2] ».


Sergio Donati, scénariste, décrit ainsi la vente du film à la United Artist :

« Grimaldi vendit rapidement les droits de Et pour quelques dollars de plus pour les États-Unis et le Canada. À cette époque, Luciano Vincenzoni collaborait avec Ilya Lopert et était un grand ami de Arnold et David Picker, de l'United Artists. Ils étaient à Rome et Vincenzoni réussit à convaincre Lopert d'amener les gens de l'United Artists à une grande projection du film Et pour quelques dollars de plus. Et Luciano réussit donc à leur vendre le film et il y gagna 10% de tous les profits ainsi qu'un pourcentage sur le suivant, Le bon, la brute et le truand [2] ».


Sergio Leone décrit ainsi son approche de la conception du film :

« Je ne sentais plus toute cette pression d'offrir au public un film différent. Maintenant, je pouvais faire exactement le film que je voulais... Ce fut un temps de réflexion sur l'histoire du film précédent, et sur ce qui la faisait fonctionner, sur les diverses motivations de Van Cleef et de Eastwood. C'est ainsi que je trouvai le noyau du prochain film... De tout temps j'ai pensé que le bon, le mauvais et le violent ne pouvaient pas exister dans un sens absolu et total. Il me sembla intéressant de démystifier ces adjectifs dans l'atmosphère d'un western. Un assassin peut faire preuve d'un sublime altruisme, alors qu'un bon est capable de tuer avec une indifférence totale. Une personne apparemment mauvaise, lorsqu'on la connait mieux, peut se révéler plus valeureuse qu'elle ne semblait l'être et faire preuve de tendresse. J'ai une vieille chanson romaine gravée en mémoire, une chanson qui me semble pleine de bon sens : Un cardinal est mort. Il a fait le bien et le mal. Il a bien fait le mal et il a mal fait le bien. Voilà en gros la morale que je souhaitais glisser dans le film[2] ».

Scénarisation

Alors que Sergio Leone développe ses idées et planifie une mise en scène vraie et personnelle, Vincenzoni recommanda de travailler avec une équipe de scénaristes incluant Age-Scarpelli et gérée par Leone lui-même ainsi que par le scénariste Sergio Donati. À ce sujet, Leone raconte : « Leur contribution fut un désastre. Inutile et rien d'autre. Je ne pus utiliser rien de ce qu'ils avaient écrit. Ce fut la pire déception de ma vie. Je dus reprendre en main le scénario avec Donati »[2]. Donati confirme cette déclaration, ajoutant : « Dans la version finale du scénario, il ne restait pratiquement rien de ce qu'ils avaient écrit. Ils n'avaient écrit que la première partie, quelques mots à peine. Ils étaient extrêmement éloignés du style de Leone. Leone voulait essayer quelque chose de nouveau. Plutôt qu'un western, Age-Scarpelli avaient écrit une espèce de comédie se déroulant dans l'ouest »[2].

Scarpelli décrit comme fatale sa rencontre avec Leone. « Dans notre profession nous devons faire preuve de curiosité et porter attention aux films des autres - de quelle façon ils fonctionnent, qu'est-ce qui s'y passe. C'était l'époque des deux westerns de Sergio Leone. Dans toute la communauté du cinéma il existe une passion secrète et infantile pour le western, donc nous avons accepté de collaborer à l'écriture de ce film, surtout qu'il voulait refaire La grande guerre en version western. Mais notre rencontre avec lui s'est avérée fatale »[2],[3].

Vincenzoni déclara avoir écrit le scénario en onze jours[4], mais bien rapidement il laissera le projet, lorsque les rapports avec Leone se seront détériorés. Il travaillera alors plutôt sur deux autres westerns, avec des réalisateurs différents : Il mercenario (1968) de Sergio Corbucci et Da uomo a uomo (1967) de Giulio Petroni[3].

Les trois personnages principaux (Tuco, Blondin et Sentenza) sont partiellement construits à partir d'éléments autobiographiques du réalisateur. Au cours d'une entrevue, celui-ci déclara :

« Dans mon monde, les personnages les plus intéressants sont les anarchistes. Je les comprends mieux parce que mes idées sont plus près des leurs. Je suis fait un peu comme ces trois hommes. Sentenza n'a pas d'âme, il est un professionnel dans le sens le plus banal du terme. Comme un robot. Ce n'est pas le cas des deux autres personnages. Considérant le côté méthodique et prudent de ma personnalité, je ressemble aussi à Blondin. Mais ma plus profonde sympathie sera toujours pour Tuco... Il sait être touchant avec toute cette tendresse et cette humanité blessée. Mais Tuco est aussi une créature toute instinctive, un bâtard, un vagabond »[2].

Le film est donc basé sur trois rôles : un arlequin, une fripouille et un méchant. Eastwood remarquera ironiquement à propos de la trilogie : « Dans le premier film j'étais seul, dans le deuxième nous étions deux, ici nous sommes trois. Dans le prochain, je me retrouverai au milieu d'un détachement de cavalerie »[2].

Leone était très attiré par les idées qui jaillissaient durant la préparation du film :

« Ce qui m'intéressait était d'un côté de démystifier les adjectifs, de l'autre de montrer l'absurdité de la guerre... La guerre civile dans laquelle les personnages se débattent, de mon point de vue, est inutile, stupide. La phrase clé du film est celle de Blondin qui commente la bataille du pont : Je n'ai jamais vu tant de gens mourir... si mal. Je fais voir un camp de concentration nordiste... mais en partie on pense aux camps nazis, avec leurs orchestres juifs »[2].


Leone fut aussi inspiré par une vieille histoire à propos de la guerre :

« Je voulais montrer l'imbécillité humaine picaresque de même que la réalité de la guerre. J'avais lu quelque part que 120 000 personnes moururent dans les camps sudistes comme Andersonville, mais je ne voyais nulle part de référence aux morts dans les camps de prisonniers nordistes. On entend toujours parler des atrocités commises par les perdants, jamais de celles de gagnants. Alors je décidai de montrer les exterminations dans un camp nordiste. Cela ne plut pas aux Américains, pour qui la guerre civile est un sujet quasi tabou, parce que sa réalité est folle et incroyable. Mais la véritable histoire des États-Unis a été construite dans une violence que ni la littérature ni le cinéma n'ont su révéler comme ils l'auraient dû. Personnellement je tends toujours à mettre en contraste la version officielle des évènements - sans doute parce que j'ai grandi sous le fascisme. J'ai vu en personne comme on peut manipuler l'histoire. Pour cette raison, je doute toujours de ce qui est annoncé. Pour moi, c'est maintenant un réflexe »[2].

Le camp de prisonniers où sont conduits Blondin et Tuco est basé sur les bas-reliefs en acier d'Andersonville, réalisés en août 1864, alors qu'il s'y trouvait 35 000 prisonniers[1]. De plus, les scènes extérieures s'inspirèrent des archives photographiques de Mathew Brady[2]. Van Cleef raconte à ce sujet : « Le camp de prisonniers construit par Sergio était très simple : seulement quelques cabanes et des palissades. Et il était surpeuplé, mais il donnait l'impression que durant la guerre civile, les choses devaient être exactement comme cela. C'était comme les images que j'avais vu d'Andersonville... Vraiment comme une photographie de Brady »[2].

À propos des décors du film, Leone raconte :

« Les auteurs américains dépendent trop des autres scénaristes et n'approfondissent pas suffisamment leur propre histoire. En préparant le film, je découvris que durant la guerre civile, il n'y eut qu'une seule bataille au Texas, visant la propriété des mines d'or de l'État. Le but de la bataille était d'empêcher le nord (ou le sud) de contrôler ces mines. Donc, pendant que j'étais à Washington, je tentai de trouver quelques informations sur cet évènement. Le bibliothécaire de la bibliothèque du Congrès (la plus grande du monde), me répondit : « Je crois que vous vous trompez. Le Texas, dites-vous? Il doit s'agir d'une erreur. En Amérique personne n'a jamais livré de bataille pour des mines d'or, et de toute façon la guerre civile n'a jamais eu lieu au Texas. Revenez dans deux ou trois jours, je ferai quelques recherches d'ici là. Mais je suis certain que c'est une erreur. » Eh bien, j'y suis retourné après deux ou trois jours et ce type me regardait comme s'il avait vu un fantôme. Il me dit : « J'ai ici huit livres, et ils font tous référence à cet évènement. Comment diable avez-vous fait pour le savoir ? Vous ne lisez que l'italien, comment avez-vous pu le découvrir ? Maintenant je comprends pourquoi vous les Italiens faites des films si extraordinaires. Je travaille ici depuis vingt ans et pas un seul réalisateur américain ne s'est jamais préoccupé de venir s'informer sur l'histoire de l'ouest. » Eh bien, maintenant moi aussi j'ai une énorme bibliothèque : à Washington, pour huit dollars, ils te photocopient un livre entier! »[2]

Leone n'hésite pas à insérer dans le scénario des idées personnelles : la façon dont Blondin et Tuco perçoivent la guerre est la même que la sienne. Le regard de ces deux personnages sur le champ de bataille synthétise ce que Leone voulait transmettre. De plus, grâce à quelques astuces, il arrive à créer plusieurs contrastes durant les scènes de guerre, critiquant et parfois même satirisant la guerre civile.

Le titre original du film était Les deux magnifiques bons-à-rien mais il fut changé dès le début du tournage, lorsque Vincenzoni vit en rêve le titre Le bon, la brute et le truand, qui plut aussitôt à Leone[2].

 

Distribution

 

Clint Eastwood (Rôle principal)

 

Clint Eastwood (VF : Jacques Deschamps) interprète le bon, l'homme sans nom, un chasseur de primes flegmatique et arrogant qui est en compétition avec Tuco et Sentenza dans la course au trésor caché, au milieu de la guerre de Sécession. Blondin et Tuco développent une relation amour-haine. Tuco connaît le nom du cimetière où se trouve l'or, mais Blondin connaît le nom de la tombe où il est enterré. Ils sont donc contraints à travailler ensemble et à se secourir à tour de rôle. Nonobstant cette quête avide, la compassion exprimée par Blondin pour les soldats mourant dans le carnage chaotique de la guerre est évidente : « Je n'ai jamais vu autant de gens mourir si mal » affirme-t-il. Clint Eastwood incarne celui qui est peut-être le mieux réussi de tous les personnages créés par Leone : grandiose, laconique, un as de la gâchette soigné dans les moindres détails. La présence du cigare de Blondin est un symbole très important dans le film. Eastwood en a un à la bouche dans presque toutes les scènes, et le rallume continuellement. De plus, le cigare devient un élément clé de l'action à quelques occasions (la poursuite en suivant la piste des cigares toujours plus fraîchement fumés, l'allumage de la mèche du canon et de celle des explosifs, etc.).

Son expression sombre et pensive, ses yeux à demi-fermés pourrait faire de Blondin le stéréotype idéal du "méchant". Cependant, Leone réussit à surprendre tout le monde en créant un personnage à mi-chemin entre le chasseur de prime traditionnel et le bandit, parvenant à un résultat que peut-être aucun autre réalisateur n'avait réussi à atteindre. Dans la composition de ce personnage, Leone démontre qu'il a su intégrer l'essence des grands classiques tels la tragédie grecque et l'œuvre de Shakespeare. De plus, il admettra que le personnage de Clint Eastwood est largement inspiré du style des grands auteurs latin comme Plaute et Térence.

À propos de l'interprète, Sergio Donati raconte :

« Parmi les trois, Eastwood est sans doute celui qui ressemble le plus à son propre personnage : fermé, taciturne, ironique. Il ne s'humanise que devant une assiette de spaghetti : à part Bud Spencer, je n'ai jamais vu d'autres acteurs capables d'avaler trois doubles assiettes. Et en plus il ne grossit pas, malédiction. »[5]

1965 marque la fin de Rawhide, un série télévisée américaine dans laquelle Clint Eastwood tient l'un des rôles principaux. À ce moment, aucun des films italiens de Eastwood n'est encore distribué en Amérique. Lorsque Leone lui offre un rôle dans son prochain film, celui-ci hésite, bien qu'il s'agisse de sa seule offre de travail. Il remarque que le rôle de Tuco est plus important que le sien. Il demande donc à ce que son propre rôle soit augmenté[2]. Leone dut redoubler d'effort pour le convaincre d'accepter :

« Il s'en fallut de peu pour qu'il refuse de jouer le personnage de Blondin. Après avoir lu le scénario, il trouva en effet que le rôle de Tuco était trop important, qu'il était le meilleur des deux rôles. Je tentai de le raisonner en lui disant que le film était plus long que les deux autres. Il ne pouvait pas y être seul. Tuco est nécessaire pour l'histoire, et il doit demeurer tel que je l'ai voulu. Tuco est le second rôle, et au moment où Blondin apparait, c'est la star qui apparait. »[2]

Eastwood cependant ne fut pas convaincu. Leone dut donc se déplacer jusqu'en Californie avec sa femme, pour tenter de négocier. L'épouse de Leone, Carla, raconte :

« Clint et sa femme Maggie sont venus à notre hôtel. J'expliquai que le fait qu'il ait à ses côtés deux autres grands acteurs ne pouvait que renforcer sa stature. De plus, une grande star qui interprète un rôle plus petit aux côtés de grands acteurs peut tirer avantage de la situation. Parfois, faire un pas en arrière permet d'en faire deux en avant.  »[2]

Pendant que les deux épouses discutent, Eastwood et Leone s'affrontent durement et leur relation commence à se détériorer. Leone explique sa situation : « S'il interprète le rôle, je serai très heureux. Mais s'il refuse, alors étant donné que j'invente déjà tout, demain je devrai m'en inventer un autre comme lui. »[2] Après deux journées de négociations, l'acteur accepte de tourner le film et demande à être payé 250 000 $, plus 10% des profits du box-office sur tout le territoire occidental[4], un accord qui déplaira à Leone.

Dans le film, le personnage de Eastwood est désigné avec le surnom Blondin, puisque personne ne connait son vrai nom. De plus, lorsque le capitaine Clinton demande leurs noms à Tuco et Blondin, celui-ci demeure silencieux, restant fidèle à son image. Dans le scénario du film, par contre, on réfère à celui-ci sous le nom de Joe.

" Le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un révolver chargé, et ceux qui creusent(pause) Toi, tu creuses "

Lee Van Cleef (Sentenza)

Lee Van Cleef (VF : Georges Atlas) interprète le rôle de la brute (nommé 'the bad' en anglais mais il cattivo en italien), un mercenaire insensible et sans pitié qui s'appelle Sentenza (littéralement la sentence[6]). Il n'hésite pas à éliminer froidement tous ceux qu'il rencontre dans sa course au trésor. Après que Blondin et Tuco furent capturés et emprisonnés, Sentenza est le sergent qui interroge et fait torturer Tuco par le caporal Wallace, découvrant ainsi le nom du cimetière où est caché l'or, mais ne parvenant pas à obtenir le nom de la tombe. Il forme donc une brève alliance avec Blondin. Ce dernier préfèrera retourner avec Tuco dès que l'occasion se présentera.

À l'origine, Leone voulait que Charles Bronson interprète Sentenza, mais celui-ci était déjà en train de tourner Les Douze Salopards (1967)[1]. Leone songea alors à travailler de nouveau avec Lee Van Cleef :

« Sachant que Van Cleef avait déjà interprété un rôle plus romantique dans Et pour quelques dollars de plus, l'idée de lui faire interpréter un personnage complètement opposé m'intrigua. »[2]

Lee Van Cleef raconte :

« Pour le premier film, je ne pouvais pas négocier, étant donné que je n'arrivais même pas à payer mon téléphone. Je tournai le film, je payai mon compte de téléphone et exactement une année plus tard, le 12 avril 1966, on m'appela de nouveau pour tourner Le bon, la brute et le truand. Et en parallèle, je tournai également La resa dei conti. Alors, au lieu de ne gagner que 17 000 dollars, j'en gagne plus de 100 000, tout cela grâce au talent de Leone, pas au mien. »[3]

L'acteur souffrait d'une peur étrange des chevaux, alors évidemment il ne connaissait rien de l'équitation. Sergio Donati raconte : « On lui trouva un cheval docile et amadoué comme une bête de cirque, mais pour pouvoir y monter, il lui fallait une chaise et il fallait que quelqu'un tienne l'animal. La même histoire se répétait évidemment lorsqu'il s'agissait de redescendre (Wallach utilisa le même cheval dans ses propres scènes, puisque lui non plus ne savait pas monter) »[5].

 

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