Le Bon, la Brute et le Truand ( 2 ème Partie )

Distribution

 

Eli Wallach (Tuco)

Le Bon, la brute et le truand

 

Eli Wallach (VF : Claude Bertrand) interprète le rôle de Tuco Benedicto Pacifico Juan Maria Ramirez, le truand ('the ugly' en anglais, mais nommé 'il brutto' en italien), un bandit comique, maladroit et loquace, recherché par les autorités. Tuco apprend le nom du cimetière où est enterré l'or, mais il ne connaît pas le nom de la tombe ; seul Blondin le sait. Cette situation les force tous les deux à devenir compagnons de voyage. Leone, à propos du choix de Wallach, raconte :

« Tuco représente (comme le fera Cheyenne dans un prochain film) toutes les contradictions de l'Amérique, et aussi en partie toutes les miennes. J'ai pensé offrir le rôle à Gian Maria Volontè mais ça ne me semblait pas le bon choix. Alors j'ai choisi Eli Wallach, habituellement employé dans des rôles dramatiques. Wallach avait en lui quelque chose de chaplinesque, quelque chose que de toute évidence plusieurs n'avaient jamais compris. Pour jouer le rôle de Tuco, c'était parfait. »[3]

Leone choisit donc Eli Wallach en se basant sur son rôle dans le film La conquête de l'ouest (1962). Leone fut particulièrement touché par son interprétation dans la fameuse scène des chemins de fer[2]. À ce sujet, il racontera à Oreste De Fornari (son biographe) :

« J'ai choisi Eli Wallach en me basant sur un geste qu'il a fait dans La conquête de l'ouest, lorsqu'il descend du train et qu'il parle avec Peppard. Il voit un enfant (le fils de Peppard), il se tourne d'un coup et lui tire dessus avec le doigt en faisant une grimace. J'ai tout de suite compris qu'il y avait un acteur comique à la Chaplin en lui et que tout pouvait se faire avec lui. En fait, nous nous sommes bien amusés ensemble. »[8]

Les deux hommes se rencontrèrent à Los Angeles, mais l'acteur était réticent à interpréter de nouveau ce type de personnage. Cependant, après avoir visionné la séquence d'ouverture de Et pour quelques dollars de plus, il demanda : « Quand avez-vous besoin de moi? »[2] Tous les deux s'entendirent très bien, partageant le même sens de l'humour étrange. Leone permit à Wallach d'effectuer des modifications à son personnage, en termes de mise en scène et à propos de sa façon de bouger. Les vêtements de Tuco furent de plus choisis par Wallach lui-même[2]. C'est également lui qui proposa le signe de croix comme tic nerveux du personnage[2],[3]. Wallach décrit en quelques mots son travail avec Van Cleef : « Le principal souvenir de mon travail avec lui est qu'il était devenu depuis peu de temps l'orgueilleux propriétaire d'une Mercedes neuve. » Sa relation avec Eastwood était tout à l'inverse : « J'étais très reconnaissant à Clint. Il proposa des idées et des détails qui rendaient mon personnage encore mieux... Sur le plateau, il ne parlait pas beaucoup, mais il était un observateur attentif. Il disait que c'était son troisième film en Italie et qu'il retournerait ensuite aux États-Unis pour relancer sa carrière là-bas. C'est ce qu'il fit »[2]. Tant Eastwood que Van Cleef saisirent que le personnage de Tuco plaisait particulièrement au réalisateur. Leone et Wallach devinrent de grands amis, même à l'extérieur du plateau. Van Cleef raconte :

« Tuco est le seul personnage parmi les trois pour lequel le public connaît son passé. Nous rencontrons son frère, nous comprenons d'où il vient et pourquoi il est devenu un bandit. Mon personnage et celui de Clint demeurent mystérieux... C'était clair que le public préfèrerait le personnage de Wallach. »

 

Autres personnages

  • Aldo Giuffré (VF : André Valmy) : Un capitaine nordiste ivre qui devient ami de Blondin et Tuco. Il comprend bien que ses hommes sont envoyés inutilement au massacre, et il rêve de détruire le pont - un rêve qui se réalisera grâce à ses nouveaux amis. Blessé mortellement durant la bataille du pont, il meurt tout de suite après avoir vu celui-ci exploser. Giuffré est un comique italien qui est devenu acteur.
  • Mario Brega : Le caporal Wallace, un gardien de prison et un assassin qui travaille pour Sentenza et qui torturera Tuco pour lui faire dire où est le trésor. Sentenza confiera ensuite Tuco à Wallace, pour que celui-ci puisse toucher la prime de sa capture. Tuco, cependant, éliminera Wallace en le poussant hors d'un train en mouvement. Un boucher devenu acteur, l'imposant Brega est omniprésent dans les films de Leone et dans les westerns spaghetti en général.
  • Antonio Casale : Bill Carson/Jackson. Le mourant Bill Carson, aussi connu comme Jackson, représente l'un des point tournants de l'histoire. Il donne à Tuco le nom du cimetière où se trouve l'or, et il donne à Blondin le nom de la tombe où il est enterré. Casale apparaitra aussi dans le film de Leone Il était une fois la révolution.
  • Luigi Pistilli : Pablo Ramirez, un prêtre catholique et le frère de Tuco. Il méprise son frère qui est devenu un bandit, mais fondamentalement il lui veut du bien. Pistilli est un vétéran ayant joué dans plusieurs westerns spaghetti, interprétant habituellement un « méchant » (comme pour le film Et pour quelques dollars de plus).
  • Antonio Casas : Stevens, le paysan mêlé à l'histoire entre Baker et Bill Carson. Il sera assassiné avec sa famille par Sentenza, après avoir révélé à ce dernier des informations sur l'or et sur la nouvelle identité de Jackson. Casas fut un joueur de football populaire en Espagne, puis il est devenu acteur. Il est apparu dans plus de 170 films et émissions de télévision durant sa carrière.
  • Livio Lorenzon : Baker, le soldat confédéré impliqué dans l'affaire de l'or caché (avec Stevens et Carson). Il engagea Sentenza pour obtenir de l'information et pour assassiner Stevens. Il sera ensuite lui-même assassiné par Sentenza, payé par Stevens.
  • Rada Rassimov : Maria, une prostituée attaquée par Sentenza. Elle connait Bill Carson, mais n'est pas impliquée dans ses affaires.
  • Al Mulock : Chasseur de prime manchot. Il fut blessé par Tuco au début du film. Il devra se faire amputer les bras droit. Il doit réapprendre à tirer de la main gauche. Il cherchera désespérément à se venger. Après avoir retrouvé Tuco, il parle trop longtemps et Tuco en profite pour l'abattre. Mulock fut un acteur canadien. Après ce film, il apparaitra également dans Il était une fois dans l'ouest, dans le rôle d'un des trois as de la gâchette, au début du film. Il se suicida durant le tournage, se lançant en bas d'une des fenêtres de l'hôtel, en costume de scène.
  • Molino Rojo : Harper, le bon capitaine nordiste présent dans le camp de prisonniers, atteint de gangrène à une jambe. Il n'accepte pas les méthodes de Sentenza et plus d'une fois lui répète d'être moins brutal avec les prisonniers. Il n'est cependant pas pris au sérieux.
  • Enzo Petito : Le commerçant.
  • Claudio Scarchilli : Un membre du gang de Sentenza.
  • John Bartha : Un shérif.

 

Réalisation

Le film fut tourné en Espagne (dans le désert de Tabernas, en Andalousie) avec l'approbation du régime franquiste et avec l'assistance de l'armée espagnole. Parmi les figurants on retrouve entre autres 1500 soldats locaux[1]. En 1973, Eastwood raconta :

« En Espagne ils ne se souciaient pas de ce que nous faisions. Il ne leur importait que de savoir si nous faisions un film sur les Espagnols ou sur l'Espagne. Si oui, ils nous auraient tenu à l'œil sans répit, mais curieusement, ils ne s'intéressaient pas au fait que nous tournions un western se déroulant à l'ouest du Mississippi ou au Mexique. L'histoire du film ne leur importait plus.  »[2]

Sur le plateau de tournage, Leone avait à ses côté un jeune Giancarlo Santi, qui occupait le poste d'assistant réalisateur. Santi, lors d'une entrevue au Festival di Torella dei Lombardi (2006), se souvient :

« Sergio voulait me connaitre et avait la pellicule de Et pour quelques dollars de plus lorsque je l'ai rencontré à la visionneuse. Nous avons sympathisé rapidement, il m'a engagé pour le projet et je suis parti pour l'Espagne, de mars à août 1966, la plus belle période de ma vie. L'histoire du film Le bon, la brute et le truand est supérieure à celles des deux films précédents, avec ses grands thèmes épiques, éthiques et historiques. J'y appris comment gérer un budget car Leone était un grand entrepreneur. »[3]

Tonino delli Colli fut pour la première fois directeur de la photographie dans un film de Sergio Leone. À propos de leur collaboration, delli Colli raconte :

« Il y avait un point de départ, un principe esthétique : Dans un western, on ne peut pas mettre beaucoup de couleurs. Nous avons utilisés des teintes amorties : noir, marron, beige, étant donné que les édifices étaient en bois et que les couleurs des paysages étaient plutôt vivantes. »[3]

Eli Wallach se souvient que Leone utilisa la lumière et l'ombre en s'inspirant de Vermeer et de Rembrandt[3]

Alors que le tournage se déroulait sans incident majeur, la nouvelle qu'un nouveau western de Leone était en production fit le tour du monde. De son côté, le réalisateur s'insurgea contre les règles de co-production cinématographique italo-espagnole. Il déclara lors d'une entrevue accordée au quotidien Il Messaggero (publiée le 26 mai 1966) que :

« Oui, maintenant je peux faire ce que je veux. J'ai signé un contrat fabuleux avec la United Artists. C'est moi qui décide ce que je veux faire, quels sujets, quels acteurs, tout. Ils me donnent ce que je veux, ils me le donnent. Seulement ces messieurs bureaucrates du cinéma italien cherchent à me mettre des bâtons dans les roues. Ils font des films en mesurant tout avec une balance de pharmacien : quatre acteurs et demi italiens, deux virgule cinq acteurs espagnols, un Américain. Je leur ai dit non. Vous me laissez faire mes films comme je le veux, ou alors je pars pour l'Amérique ou pour la France, où on m'accueillera à bras ouverts ! »[3]

Durant le tournage, il se produisit quand même quelques évènements notables : Eli Wallach fut presqu'empoisonné lorsqu'il but accidentellement d'une bouteille d'acide laissée par un technicien près de sa bouteille de soda. Wallach mentionne cette anecdote dans son autobiographie, tout en déplorant que Leone, bien qu'il fut un réalisateur brillant, n'avait mis en place aucune mesure de sécurité lors du tournage des scènes dangereuses[9]. L'acteur fut en danger dans plusieurs scènes. Lorsqu'il est sur le point d'être pendu et qu'il est libéré par un coup de feu qui coupe la corde et qui effraie le cheval, lui permettant de s'enfuir à toute allure, le cheval s'emballa et continua de courir pendant plus de 1500 mètres avec l'acteur en selle, les mains toujours attachées derrière le dos[2]. Wallach risqua également sa vie dans la scène où lui et Brega doivent sauter hors du train en mouvement. Le saut fut accomplit sans problème, mais une situation dangereuse survint lorsque son personnage doit couper la chaine qui l'attache au caporal, maintenant mort. Tuco plaça le cadavre sur les rails, afin que le prochain train coupe la chaine au passage. Wallach n'avait pas remarqué que des marches en métal de trente centimètres dépassaient au bas de chaque wagon, et personne dans l'équipe technique ne semblât s'en être aperçu non plus. Si l'acteur avait soulevé la tête au mauvais moment, une de ces marches l'aurait probablement décapité[2]. Leone demanda à l'acteur de reprendre la scène, mais celui-ci déclara qu'il ne la referait plus jamais de sa vie[9].

En Espagne, l'équipe tourna les scènes extérieures dans plusieurs endroits différents. Quelques mois s'écoulèrent entre le repérage et le début du tournage, ce qui causa un problème sur le site choisi pour tourner la scène du pont. Lors de la première inspection, le niveau d'eau de la rivière Arlanza (devant représenter le Río Grande) avait une hauteur de 1,20 mètre, parfaite pour les besoins du film. À l'arrivée de l'équipe de tournage, le niveau n'était plus que de vingt centimètres. Pour résoudre ce problème, une digue fut construite par l'armée espagnole, en aval de la zone choisie pour filmer, permettant de ramener la hauteur de l'eau au niveau désiré.

Le pont dut cependant être construit deux fois plutôt qu'une. Leone voulait un véritable pont en pierre et en bois, sur lequel on pouvait circuler. Il fallut quinze jours pour le construire la première fois. Les problèmes commencèrent lorsqu'arriva le moment de le faire exploser. Sergio Donati raconte :

« Le meilleur artificier du cinéma à l'époque était Baciucchi, une légende vivante. Cependant il n'avait jamais eu à préparer une explosion d'une telle dimension. Il plaça une trentaine de charges de TNT, mais chaque fois, l'explosion des premières charges coupait le contact électrique, et donc le pont ne sautait pas tout d'un coup, tel que le souhaitait Sergio.  »[10]

Pour remédier à ce problème, il fallut donc demander l'aide des spécialistes de l'armée espagnole. Des nouvelles charges explosives furent installées et les caméras placées à divers angles autour du pont. Arrivée au moins 10 du compte à rebours, le capitaine de l'armée crut entendre le signal de faire exploser le pont, alors qu'il s'agissait en fait d'une parole adressée à un technicien de caméra-vidéo. On n'arriva donc qu'à filmer la fin de l'écroulement. Eli Wallach raconte ainsi les évènements :

« Il y avait trois postes de caméra : une rapprochée, une plus loin et une autre encore plus loin. L'homme qui avait installé les explosifs pour cette scène était un capitaine de l'armée espagnole. Le responsable des effets spéciaux lui avait dit que de l'avoir sur le plateau pour aider l'équipe de tournage était un grand honneur, et que donc l'honneur d'appuyer sur le bouton du détonateur pour faire sauter le pont revenait à lui. Le capitaine répondit qu'il ne voulait pas le faire, mais le responsable des effets spéciaux insista en disant qu'il suffisait d'écouter jusqu'à ce qu'il dise Vaya! et d'appuyer alors sur le bouton. À ce moment, un assistant demanda au responsable des effets spéciaux s'il voulait déplacer une des caméras plus loin, et celui-ci répondit vai (en italien), ce qui signifie vas-y. Le capitaine cru entendre le signal vaya et appuya sur le bouton. Leone était furieux contre le responsable des effets spéciaux. « Je vais le tuer, il est renvoyé ! ». Le capitaine répondit qu'il ferait reconstruire le pont, mais qu'il ne fallait pas renvoyer cet homme. »[4]

Sergio Donati ajoute : « Le pont fut entièrement reconstruit en une nuit et le matin suivant, il explosa de nouveau, cette fois avec toutes les caméras en fonction. Cependant, la première explosion était la meilleure, alors toutes les prises de vues de la chute des débris proviennent des images de cette première erreur. »[10] Les problèmes avec la scène du pont ne se terminent pas là. Tant Eastwood que Wallach faillirent être soufflés par l'explosion. Eastwood raconte : « Si nous nous étions trouvé au point choisi par Leone, selon toute probabilité nous ne serions plus ici aujourd'hui pour en parler. »[11] On voit effectivement des débris voler autour des acteurs et crever un sac de sable, et ce n'est pas un effet spécial. Ce fut Eastwood lui-même qui insista pour déplacer leur position vers un endroit plus sûr. Ici aussi, on voit donc le peu d'attention porté par Leone aux questions de sécurité, ce qui amena Eastwood à conseiller à Wallach de « ne jamais faire confiance à personne dans un film italien. »[11] Plusieurs critiques remarquèrent le style à la Buster Keaton de cette scène, et Leone ne démentit pas s'être inspiré du film Le Mécano de la « General » (1927)[12].

La préparation du duel à trois et du cimetière ont requis un soin extrême et une grande implication de la part des scénographes italiens et espagnols, coordonnés par Carlo Leva. Leone, lors d'une journée de pause, alla voir comment se déroulaient les travaux. Il fut impressionné par la précision du travail de Leva. Il lui rappela que dans la scène finale, on devait apercevoir les ossements dans le cercueil et que ceux-ci devaient être réaliste. Après s'être adressé sans succès aux services médicaux et aux autorités locales, Leva apprit d'un décorateur qu'à Madrid, une femme louait le squelette de sa mère, actrice de son vivant. Cette dernière avait choisi de l'offrir ainsi, afin de « pouvoir continuer sa carrière même après sa mort ». Leva se rendit donc à Madrid en auto, pour prendre livraison du squelette parfaitement conservé, exactement tel qu'il apparait dans la scène du cimetière. Toujours lors du tournage au cimetière, afin d'obtenir de Wallach une expression de surprise aussi sincère que possible pendant qu'il court de tombes en tombes, Leone fit libérer un chien et le laissa courir sur le plateau. À propos du tournage au cimetière, le scénographe et costumier Carlo Leva raconte :

« Pour Le Bon, la Brute et le Truand, Carlo Simi me demanda de trouver un endroit adapté pour tourner la scène finale située dans un cimetière en temps de guerre, et bien entendu de le préparer d'après une ébauche que j'avais dessinée auparavant. Nous étions en Espagne. À proximité de Burgos, je découvris un petit plateau au milieu des pâturages pour les animaux d'un village. Je parlai au maire. Il accepta de déplacer les troupeaux et de nous laisser utiliser le terrain pour le tournage, à condition que nous remettions les lieux dans l'état où nous les avons trouvés. Avec l'aide des soldats espagnols, et avec une charrue, je préparai le terrain afin de pouvoir y installer 8000 tombes, faites avec la terre trouvée sur place et mélangée à de la paille et de la sciure. Et les monticules, nous les avons élevés un par un en utilisant un cercueil vide, de la même façon que les enfants font des châteaux de sable sur la plage avec un seau vide. Lorsqu'il vit le résultat, Sergio Leone fut enthousiasmé par notre "travail macabre".  »[13]

La séquence du duel à trois demeurera célèbre dans l'histoire du cinéma. Sergio Leone sut la mettre en valeur à travers des prises de vues nouveau genre, avec des plans rapprochés, avec des détails comme le mouvement des yeux et avec un montage toujours plus rapide qui fera école auprès de la génération suivante de grands cinéastes. Cependant, cette séquence n'aurait peut-être pas eu autant d'impact sans la trame musicale exaltée d'Ennio Morricone. Leone raconte :

« Je voulais un cimetière qui puisse évoquer l'arène d'un cirque de l'antiquité. Il n'en existait aucun. Je me tournai donc vers le responsable espagnol des effets pyrotechniques qui s'était occupé de la construction et de la destruction du pont. Il me prêta 250 soldats qui construisirent le type de cimetière dont j'avais besoin, avec 10 000 tombes. Ces hommes travaillèrent durant deux journées entières et tout fut terminé. Pour moi, il ne s'agissait pas d'un caprice : l'idée de l'arène était cruciale, comme un clin d'œil morbide, puisque les spectateurs de ce duel à trois étaient tous morts. J'insistai pour que la musique exprime l'éclat de rire des cadavres à l'intérieur de leurs tombes. Les trois premiers gros plans sur les acteurs nous demandèrent une journée complète de travail : Je voulais que le spectateur ait l'impression de regarder un ballet. La musique donnait un certain lyrisme à toutes ces images, alors la scène devenait une question de chorégraphie et de suspense.  »[4]

Lors de la production de ses deux premiers films, Leone avait déjà acquis la réputation d'être obsédé par les détails, mais durant ce troisième tournage, cette réputation prit des proportions quasi légendaires[2]. Luca Morsella, fils de Fulvio Morsella, raconte une anecdote :

« Une journée où ils étaient en train de tourner une scène, le directeur de production (Fernando Cinquini) était très satisfait car le travail avait été achevé selon l'horaire. Sergio dit alors : "Je n'ai pas encore fait le détail de l'éperon". Cinquini s'approcha et lui répondit : "Ce n'est pas grave, ne te préoccupe pas d'une bagatelle comme l'éperon - nous le tournerons quand nous pourrons." Lorsque vint le jour où il fallait filmer ce "détail de l'éperon", Cinquini demanda à Sergio s'il voulait le faire maintenant. Celui-ci répondit : "Il me faut 300 figurants, des diligences, des cavaliers, des soldats et tout le reste." En effet, oui, ce n'était qu'un détail de l'éperon, mais en arrière-plan il voulait voir toute la vie de la ville, avec les gens qui marchent et les cavaliers qui passent. Cette anecdote devint une légende dans le monde du cinéma. Chaque fois qu'un réalisateur dit : "Il ne me manque qu'un détail", il faut s'assurer qu'il ne s'agit pas d'un autre détail de l'éperon »

 

Doublage et sortie

 

Le plateau de tournage était véritablement multilingue. Leone pouvait parler l'italien, le romain et le français, mais très peu l'anglais. La moitié de l'équipe et des figurants parlait l'espagnol. Wallach ne comprenait pas l'italien, alors il utilisait le français pour communiquer avec les Italiens[1]. Durant les prises de vues, les acteurs secondaires parlaient dans leurs langues respectives, pour ensuite être doublés en studio. Plus extrême encore, l'acteur Al Mulock (interprétant le bandit manchot qui surprend Tuco dans une baignoire) n'arrivait pas à réciter correctement son texte alors il ne fit que prononcer une séquence numérique[1].

Les trois protagonistes principaux jouèrent leurs rôles en anglais, et furent doublés en italien pour la première du film à Rome[1]. Pour la version américaine, leurs voix originales furent conservées et celles des autres interprètes furent doublées en anglais. On remarqua qu'aucun dialogue n'est parfaitement synchronisé, car Leone ne tournait que rarement (sinon jamais) les scènes avec l'audio en synchronisation. Diverses hypothèses furent avancées pour expliquer ce choix : Leone préférait souvent entendre la musique de Morricone durant le tournage, afin d'inspirer les acteurs. Pour Leone, le côté visuel d'une scène était plus important que les dialogues (sa connaissance de l'anglais étant très limitée). À tout cela s'ajoutaient les limitations techniques et le manque de temps, ce qui fait qu'il était difficile d'enregistrer parfaitement les dialogues dans les scènes tournées par Leone. Cependant, tous les acteurs furent redoublés à New York, en octobre et en novembre 1967. Aucune raison officielle n'est documentée, mais certains affirment que ce travail fut accompli pour régler les problèmes de synchronisation et pour donner l'impression que le film était tourné directement en anglais. La supervision du doublage fut confiée à Mickey Knox, un acteur américain ami de Wallach[2]. Knox raconte :

« Sergio avait une très mauvaise traduction de l'italien, et dans la plupart des cas, les acteurs américains changeaient les répliques durant le doublage... Je savais ce qu'ils auraient dû dire, parce que j'avais une copie du texte italien... Mais je devais trouver les répliques exactes, pas seulement pour la continuité de l'histoire, mais aussi pour avoir une correspondance avec le mouvement des lèvres. Ce n'était pas une chose facile à faire. De fait, il me fallut six semaines pour écrire ce qu'on appelle le texte avec les lèvres. Normalement pour un film, c'est une tâche que j'aurais achevée en seulement sept ou dix jours. Mais ceci n'était pas un film normal. »[2]

Sergio Donati, lors d'une visite de contrôle des opérations de doublage, constata avec horreur que Knox avait considérablement modifié les dialogues, dans un effort de synchronisation avec les lèvres. Donati raconte :

« Clint Eastwood simplifiait parfois les choses, lui qui, après ce troisième film avec Leone, avait avec lui une relation réciproquement cordiale du style : sans moi tu ne serais rien, espèce d'idiot. Clint, avec sa tête de western, frappait son script de doublage sur le pupitre et disait de sa voix froide et susurrante : « Je répète exactement ce que j'ai dit sur le plateau ». Il savait très bien qu'il rompait avec la tradition de Leone de bouleverser complètement les dialogues durant le montage. » [10]

D'autre part, une erreur de traduction dans la première bande-annonce américaine du film est à l'origine de l'inversion des rôles de la brute et du truand, de par l'ordre de la séquence bon-brute-truand : le titre italien buono-brutto-cattivo, soit Eastwood-Wallach-Van Cleef devint en anglais good-bad-ugly au lieu de sa traduction littérale good-ugly-bad. Van Cleef se retrouvant en deuxième position avec The Bad et Wallach en troisième avec The Ugly, la traduction française propagea l'erreur, car même si la séquence bon-brute-truand fut respectée dans le titre, elle donna à Eli Wallach le troisième attribut, et le mis au statut de truand au lieu de celui de brute originale[1].

Le film fut projeté en public pour la première fois le 23 décembre 1966 en Italie. Cette version était d'une durée de 161 minutes. Il existe aussi une version director's cut, dont la longueur varie entre 179 et 186 minutes (selon le pays). Ces versions élaborent davantage sur le développement de l'histoire et des personnages.

 

Accueil

Le film connut rapidement un grand succès à travers le monde, grâce avant tout à la notoriété du réalisateur Sergio Leone. Il généra en 31 années (de 1966 à 2007) plus de 25 millions de dollars, un chiffre qui, convertit en équivalence d'aujourd'hui, ne sera probablement jamais égalé par un autre réalisateur européen[14]. Les dirigeants de l'United Artists furent abasourdis de voir les salles de cinéma partout dans le monde se remplir comme jamais auparavant elles ne s'étaient remplies pour un western.

Depuis ses débuts, ce film est demeuré un favori du public. Il est souvent mentionné dans les listes et les palmarès des meilleurs films. Les utilisateurs de Box Office Mojo[14] lui ont attribué par vote une marque de "A". Il a également obtenu 100% des votes du site de critique cinématographique Rotten Tomatoes[15]. Il se retrouve aussi dans les listes des meilleurs films de tous les temps des magazines Mr. Showbiz[16], Empire Magazine[17] et Time Out[18] ainsi que sur les sites IMDB[19] et Allociné[20] .

Le Bon, la Brute et le Truand,  (deuxième partie)

Sergio Leone n'avait pas l'intention de tourner d'autres westerns. Avec le film suivant (Il était une fois dans l'ouest), il espérait clore le genre. Le scénariste de Leone, Luciano Vincenzoni, a cependant déclaré plusieurs fois avoir écrit le scénario d'une suite, Le Bon, la Brute et le Truand, deuxième partie, se déroulant environ 20 ans après le film original[3]. Ce scénario n'était qu'une ébauche, mais Vincenzoni avait quand même contacté les principaux interprètes. Eli Wallach fit quelques allusions à propos de l'histoire de cette suite présumée :

« Tuco est toujours à la recherche de ce salopard. Il découvre que Blondin a été assassiné. Mais son neveu est toujours vivant et sait où est caché le trésor. Tuco décide donc de le suivre. »[3]

Clint Eastwood aurait été en charge de la production, et aurait aussi été le narrateur du film, permettant ainsi de découvrir ce qui est arrivé à son vieux personnage [3]. Le poste de réalisateur fut offert à Joe Dante et Sergio Leone devait être co-producteur du film [3]. Cependant, malgré toutes ces préparations, le projet fut annulé lorsque Leone décida de ne plus tourner de western et ne donna pas la permission d'utiliser le titre et les personnages

 

Bibliographie

  • (fr) Christopher Frayling, Il était une fois en Italie, éd. de La Martinière, 2005 (ISBN 2-7324-3332-2)
  • (en) Christopher Frayling, Sergio Leone: Something To Do With Death (littéralement : Sergio Leone : Quelque chose à propos de la mort), Faber & Faber, 2000 (ISBN 0571164382)
  • (en) Eli Wallach, The Good, the Bad, and Me: In My Anecdotage (littéralement : Le Bon, la Brute et Moi : Parmi mes anecdotes), Harcourt Trade Publishers, 2006 (ISBN 0156031698)
  • (it) Richard Schickel, Clint Eastwood - L'uomo dalla cravatta di cuoio - La biografia ufficiale (littéralement : Clint Eastwood - L'homme à la cravate de cuir - La biographie officielle), Sperling & Kupfer, 1999 (ISBN 882002831X)
  • (en) Mark Sceurman et Mark Moran, Weird NJ (littéralement : NJ bizarre), Barnes and Noble, 2004 (ISBN 076073979X)
  • (en) Paul Duncan et Douglas Keesey, Clint Eastwood: Taschens Movie Icons (littéralement : Clint Eastwood: Les icones cinématographiques Taschens), Taschen America Llc, 2006 (ISBN 9783822820049)
  • (it) Marco Giusti, Dizionario del Western all'italiana (littéralement : Dictionnaire des westerns à l'italienne), Arnoldo Mondadori Editore, 2007 (ISBN 9788804572770)
  • (it) Oreste De Fornari, Tutti i film di Sergio Leone (littéralement : Tous les films de Sergio Leone), Ubulibri, 1985 (ISBN 8877480378)

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